Samedi 31 juillet 1999 - 154e jour de marche



Mon équipement est presque sec. Didier s’en est allé très tôt ce matin prendre un train pour Nice et je ressens ce vide
qui rompt toute attache avec la journée d'hier. Désormais, je ne peux compter que sur moi-même ! Je consacre tout ce
temps à l’exécution des tâches domestiques. Je complète les informations glanées çà et là et j'ajuste les notes
griffonnées dans mon carnet de voyage. J'essaie de relater au plus juste les principaux évènements survenus, me
déchargeant ainsi des mille et une impressions vécues. J'y indique également tous les détails techniques du parcours,
éléments nécessaires à une définition globale du futur chemin de France. Il me faut également établir des contacts, me
familiariser avec mon environnement, me repérer et organiser un planning pour trois jours de repos et de flânerie, sans
impératifs particuliers, presque des vacances ! En fait, si ce n’était pas la joie de revoir mon épouse et de connaître de
nouveaux amis dans une ambiance chaleureuse, je serai déjà reparti car je suis loin d’être parvenu au bout de mon
périple car, à la sortie des Alpes, là-bas, à des centaines de lieues, les Pyrénées m'attendent et préoccupent tout mon
esprit. Il me faut impérativement passer les hourquettes (cols) avant l'arrivée de l'hiver qui m'empêcherait de
poursuivre mon aventure comme je l'ai prévue.
L'Histoire aux pas du G.S.F. : Témoin du temps passé et présent

Sospel


Comme le chaton d'une bague enchâssée sur la rivière de La Bévéra, la Rivière des Castors des temps préhistoriques,
Sospel est un joyau des Alpes-Maritimes. Le Grand Sentier de France, venu du Nord avec le vent des montagnes, après
avoir traversé le Mercantour et visité la vallée des Merveilles, s'approche de ce joli bourg par la baisse (col) de
Fighiéras (746 m).
Il descend dans la vallée en franchissant des pentes d'émeraude où se mêlent les pins et les oliviers sillonnés de
murettes en rocaille aux écoulements de gypse. Les vignes, souvent ensoleillées, s'élèvent vers les tonnelles
éparpillées, les charmilles aux ombres penchées quand le crépuscule les gratifie de ses derniers rayons.
La rivière, étranglée à l'est par les gorges du Piaon et à l'ouest, par celles de la Nièya enjambée par le vertigineux pont
de Caï, écoule le torrent de ses eaux limpides et argentées. Elle s'apaise pour murmurer sous les séculaires maisons de
ce vieux pays où les routes rares et difficiles se faufilent par les cols de Braus (1002 m), la fenêtre du couchant, celui
de Brouis, au septentrion, le soupirail menant au col de Tende et vers l'Italie et le col de Castillon, ouvrant son hublot,
au midi, vers les rivages d'azur de la Méditerranée et la ville de Menton.
Ce havre de paix et de sérénité aux façades crépies de rose et d'or patiné, à l'église grande comme l'âme de ses
paroissiens hospitaliers, au pont romantique soutenant une porte fortifiée d'une tour protectrice, s'incruste avec
nonchalance au centre d'une couronne de sommets déchiquetés dépassant les trois mille mètres, le mont Clapier (3045
m), la cime du Gélas (3143 m), le mont Tinibras (3031 m), doublée d'une ceinture plus modeste avoisinant les deux
mille cinq cents mètres comme le mont Bego (2873 m), le mont Capelet (2637 m) et la cime du Diable (2686 m).
Les Préalpes calcaires déroulent au sud-ouest leurs rubans entrecroisés ou rectilignes selon les caprices tectoniques
avant de s'engloutir dans la mer. Ainsi pointent la cime de Baudon (1264 m), le mont Agel (1148 m), le Grammondo
ou Grand Mont (1379 m) accompagnés d'une colonie d'excroissances plus modeste en dominance.
L'Argentera projette ses contreforts de grès compact à l'Authion, au Mangiabo et à la Haute-Roya d'où s'écoulent dans
son fossé les dernières effusions des glaciers quaternaires avec les galets et les gravillons charriés par la Bévéra.
Sospel est une halte, un lieu de repos, une aire d'échange depuis l'Antiquité. Son accès se mérite, isolé dans l'enclosure
des barrières rocheuses proéminentes et prédominantes, où les voies se tortillent et escaladent par d'interminables
lacets, les reliefs alentour pour la soustraire à l'appétence des voisins.
Devenue successivement selon les époques le chef-lieu de Viguerie, évêché puis préfecture, cette bourgade est un
relais providentiel entre la Côte, la Ligurie, la Lombardie.
Etape paisible, objet d'attirance et de convoitises, point de passage et de résistance au cours des âges, elle a eu la visite
invasive des Romains, des Sarrasins, des Provençaux, des Turcs et des Génois. Elle a lutté, s'est forgée aux vicissitudes
des occupations, conquise mais jamais soumise, pilier des Comtés et des Duchés, de l'Histoire modelant Nations et
Empires pour y matérialiser sa présence et son influence.

 

Texte écrit par Serge LAURENT, le marcheur, le penseur, le poète