Vendredi 30 juillet 1999 - 153e jour de marche



Au pied du mont Bego (2872 m), dort le lac Long Supérieur.
Un frémissement de vie parcourt à peine ses flancs ambrés d’aurore.
Une rosée adamantine humecte ses berges.
Nous laissons un instant les sacs de couchage sécher sous l’haleine froide des cimes.
Devant nous, à nos yeux, s’offre toute la beauté d'un monde virginal,
un jardin édénique dépourvu de trace et sans entrave, sans pollution
visible et sans asservissement aux usages néfastes, à la frénésie des boursicoteurs, affairistes
stakhanovistes aussi voraces que cupides !
Quelques centaines de mètres plus loin, nous côtoyons le
lac Fourca, enchâssé comme une améthyste au centre de son anneau gazonné et tout de suite, à son
aplomb, nous découvrons, à 2274 mètres d'altitude, le lac de la Muta.
D’énormes rochers s'ébrouent sur ses rives.
Nous les contournons pour atteindre une kyrielle de lacs minuscules appartenant à la
cime du Diable (2685 m).
D'une beauté à couper le souffle, l’échancrure magnifique du pas du Trem
(2480 m) s'offre à notre admiration.
Dans un pastel d'une indéfinissable splendeur, elle sert de corsage au buste bleu des nues.
Nous quittons la vallée des Merveilles par le pas du Diable (2430 m).
Ici s’amorce une descente interminable vers le bourg de Sospel en suivant l'arête d'une crête dont
l’échine dégingandée étire ses vertèbres entrecoupées de baisses (cols) et de cimes.
En aplomb du ruisseau de Ciantasque balbutiant au fond de sa gorge entre le mont Capelet Supérieur et le mont
Marcruera, nous passons la baisse Cavaline (2107 m) en progressant sur la pente ouest près du
sommet de la cime de Raus puis nous franchissons à nouveau un col pour repasser à l’est, sous la
cime de Tuor (2151 m).
Après la baisse de Saint-Véran (1836 m), nous gagnons les dentelures de la
crête de l’Ortiguier que nous chevauchons jusqu’à la redoute ruinée de la pointe des Trois Communes (2080 m).
Nous pénétrons dans un secteur fortifié où chaque point haut possède sa
couronne de blockhaus bétonnés, ruinés, témoins esseulés des derniers conflits. Sous le fort du Plan
Caval (2030 m) passe une route de guerre et peu de temps après, nous nous accordons une pause
déjeuner en surplomb des bergeries de la vacherie de l’Authion, agrestes bâtiments placés sous
l'égide des défenses qui dominent tout ce secteur montagneux. Le ciel d'un bleu intense, infiniment
pur, s'est chargé soudainement de sombres cumulus dont la menace nous pousse à précipiter le pas.
Nous évoluons sensiblement sur un alignement de rotondités avoisinant les deux mille mètres,
toujours chevillés à cette colonne vertébrale qui s'étire à ne devoir jamais s'arrêter. De fait, nous
remontons au mont Giagiabella (1911 m) pour nous enfoncer dans un banc de brume épaisse, une
grisaille de funeste présage s'emparant du paysage et l'estompant brusquement. Nous distinguons à
peine les haies arbustives bordant le chemin. Nous perdons notre sentier mais c'est sans importance.
Nous empruntons la large voie recouverte de gravillons pour rejoindre le versant opposé de ce point
par l'un des côtés pour reprendre sans difficulté l’itinéraire abandonné précédemment. C'est juste un
peu plus long. Au fur et à mesure que nous progressons, la forêt de la Larzotta se couvre d'un suaire
humide et froid et devient de plus en plus lugubre, sinistre, voire hostile. A la baisse de Ventabren
(1862 m) l’opacité spectrale qui nous entoure augmente encore et une terrible déflagration éclate
derrière nous. Les orages sont nombreux et très violents en cette saison. Celui qui nous talonne
semble particulièrement redoutable. Nous pressons l’allure pour le prendre de vitesse avec le secret
espoir qu’il s’égarera au fond de quelques vallées adjacentes en nous épargnant sa vindicte. Dans un
brouillard aussi épais qu'un fog londonien diffusé par l'impétueux galvanomètre météorologique,
nous parvenons au blockhaus de la baisse de la Déa (1750 m). C'est sous les cimes de la Gonella que
les foudres du ciel se libèrent avec fureur accompagnées d'une pluie torrentielle. Elle s’abat sur nos
têtes, nous aveugle et nous revêtons fébrilement nos imperméables aussitôt fustigés par des
trombes d'eau, dignes du déluge. Nous pataugeons dans un univers sous-marin plus adapté au
monde des scaphandriers. L'entrée béante d’un blockhaus nous présente sa gueule édentée. Nous
prenons possession de cet antre pénombreux et protecteur. En moins de cinquante mètres, nous
avions été trempés par cet abondant bouillon. Dehors, l'ondée profuse dégringole en ruisselets
ininterrompus. Nous demeurons bloqués dans notre refuge, condamnés à observer, incrédules, le
rideau liquide nous interdisant toute tentative de sortie. Le temps s’écoule. Aucune accalmie n'est
visible à l'horizon, toujours aussi hermétique. L’orage perdure et ne perd rien de sa vigueur. En
désespoir de cause, nous décidons d’affronter la colère des éléments déchaînés. Il n'est pas envisagé
de prolonger notre séjour dans cet endroit peu engageant et nous devons déguerpir avant la nuit.
Nos vêtements seront-ils assez performants pour nous garantir de la noyade ? C’est le moment de
tester leurs qualités et leur efficacité ! La sente qui traverse l’ubac très pentu de la Gonelle est
particulièrement étroite. De plus, elle rassemble maintenant tous les ruissellements des coteaux
avoisinants et les canalise en un torrent creux vomissant. A droite, le vide bée, livide et sournois.
L'inondation que la sente ne peut plus absorber déborde et s'introduit dans nos chaussures. Les
éclairs incessants suivis des fracassants roulements du tonnerre, éblouissent les alentours, zèbrent
un décor cotonneux dont il enflamme les volutes de vapeur s'échappant des sous-bois résineux. Nous
entrevoyons les grandes torchères blanchâtres de la foudre qui hache les sapins de la forêt de la
Barivière dont quelques ailes boisées s'élèvent jusqu’à nous. Très vite, nos pieds clapotent dans nos
souliers où barbotent orteils et chaussettes pour nous éclabousser jusqu'aux chevilles. Sur ce glacis
dénudé, dénué d'abri, aucune protection ne peut nous secourir. Les herbes couchées, battues et
lisses favorisent les glissades et toute chute serait malencontreuse. Nous sommes du mauvais côté
de la crête, à l’est, où l’orage atteint son paroxysme. Aux abords de la forêt de Bouissiera, une
détonation assourdissante frappe nos oreilles. A une dizaine de mètres à l'avant de notre position, un
arbre foudroyé, décapité, perd sa tête et ses branches s'éparpillent dans une nuée de projectiles Peu
rassurés, nous nous précipitons sous les galeries méandreuses de la forêt pour fuir cette apocalypse.
Nous progressons, courbés, presque au pas de course, afin de s'éloigner au plus vite de ce secteur
trop exposé et dangereux. A la baisse de Linière, Didier, qui me devance de quelques mètres,
disparaît de ma vue. Le chemin est rectiligne et je continue de foncer sur ma lancée, tête baissée, le
regard posé sur le bout chuintant de mes souliers. La végétation a changé. Nous sommes à 1342
mètres d'altitude et des arbustes joliment feuillus penchent leurs frondaisons sur le chemin moelleux
qui a succédé à l'étroite et dangereuse sentine. A marcher en aveugle, on finit par s’égarer ! Lorsque
je foule le gazon dru et régulier d'une clairière merveilleusement calme, je m'aperçois que je suis seul
et que mon compagnon est absent. Alentour, les frondaisons des arbres pleurent et s’égouttent
comme les notes d'un piano désarticulé. Un troupeau inattendu de chevaux alezans, apeurés par
l’orage, caracole autour de moi en s'éparpillant dans cet espace clos d'orées larmoyantes. Surgis de
nulle part, ils paraissent des licornes affolées surgies d'un univers fabuleux. J’ai la nette impression
d'avoir été transposé, d'un coup de baguette magique, dans un dessin de Gustave Doré illustrant un
livre de contes. Dans ce havre de paix retrouvée, enrichie de luxuriance, hors des tumultes
extérieurs, je constate mon isolement, plongé dans ce monde étrange. Je me sens exister sans être
présent. Tout mon voisinage est irréel, intemporel, fantastique. Le paradis était-il ainsi quand il
s'appelait un jardin d'Eden ? J’appelle, je crie, je m'égosille mais en vain. Je n'obtiens aucune
réponse. Où donc est passé Didier ? Un silence cristallisé s'est installé, seulement perturbé par le tic
tac des gouttes sautant de feuille en feuille. L’envoûtement des lieux s'allie à la fascination. Je suis
subjugué. Que s’est-il passé ? Les chevaux bais, blancs et noirs continuent à tournoyer autour de moi.
Je m'époumone à héler Didier mais aucun écho, aucun appel ne me parvient. Il règne ici une sérénité
parfaite, une quiétude où les halliers s’essorent en frémissements. Je rebrousse chemin. Je quitte le
cercle de cet enchantement puis je perçois au loin la voix de Didier mais je n’arrive pas à la localiser,
à deviner d'où elle émane. Elle semble si distante. Un instant après, il me surprend en surgissant à
mes côtés, comme expulsé du sol. Lui aussi est revenu sur ses pas et la chance a voulu qu’il me
rejoigne à la bifurcation où nous nous étions séparés. De fait, notre itinéraire virait brusquement sur
la gauche en disparaissant dans un ravin dissimulé par la luxuriance des lieux. J’avais poursuivi au cap
emprunté sans remarquer ce changement de route impromptu. La crête suivante s'incline vers la
baisse de Linière après celle de Fighiéras (746 m). A proximité du hameau de la Serre de Berrins, nous
apercevons quelques maisons éparses puis nous plongeons à nouveau, par une multitude de
tortillons, au fond d’une gorge boisée sous le mont Agaisen d'où nous débouchons sur des vergers en
espaliers. Les toits de Sospel rougissent la vallée de la Bévéra. Ce bourg est pour nous un retour à la
civilisation. Sortis indemnes de cette épreuve dantesque, nous sommes heureux de retrouver des
rues, des maisons, des magasins et la terrasse d’un bar. L’heure s’ajustant au cadran de l’horloge de
l’église nous apprend que l’orage nous a molestés quelques cinq heures durant, sans un seul répit.
Parvenus au gîte d’étape attenant à l’hôtel des Voyageurs, nous faisons l’inventaire des dégâts. Nous
sommes comme des éponges, saturés d’eau de la tête aux pieds. Nos souliers dégorgent. Nos
vêtements et nos sacs à dos dégoulinent comme de vulgaires serpillières. Rien n’a été épargné par
l’humidité. Il convient donc de faire sécher au plus vite notre équipement avant qu'il ne subisse des
détériorations irréparables. Demain, Didier, mon compagnon de voyage, attachant et convivial, me
quitte et part très tôt pour prendre le train en direction d’Avignon et de son célèbre festival où son
épouse et ses enfants l'attendent. Le soir, réconfortés par les bienfaits d'une bonne douche
salvatrice, nous apaisons notre fringale d’une savoureuse pizza en clôture de nos pérégrinations
communes. Par la suite, j’apprendrai que Didier avait accumulé énormément de fatigue mais n’avait
jamais rien laissé paraître de son état, marchant bien souvent en éclaireur avec le généreux souci de
n'être jamais une charge ou un contre temps pour moi. Qu'il soit remercié pour tant d'abnégation et
de serviabilité à mon égard ! Au restaurant, nous avons l’agréable surprise de retrouver nos
compagnons de route bretons que nous n’avions pas revus depuis la Madone de Fenestre. La
conversation s’engage aussitôt pour relater nos aventures. Ils se sont égarés dans la montagne au
cours du terrible orage. Dans ces conditions extrêmes, ayant gravi un pic abrupt de la chaîne
frontalière, ils se sont retrouvés, bien malgré eux, en territoire italien. Après avoir rejoint, tant bien
que mal une gare en suivant la voie ferrée Cunéo-Nice, ils sont parvenus malgré toutes ces
mésaventures à Sospel en bénéficiant de la gratuité du trajet. En effet, la contrôleuse, en raison du
nombre d’enfants passagers, n’a pas été en mesure de déterminer le prix net à payer et des
ristournes à accorder à ces deux familles françaises en difficulté. Ainsi s'était terminée au mieux leur
équipée alpestre et ce groupe très sympathique aurait à narrer quelques épisodes inoubliables de
leur séjour dans les reliefs sauvages du Mercantour. Nous échangeons nos adresses. Ils
m'accueilleront à Brest lorsque je serai de passage l’année prochaine si je parviens à cette ville
encore très éloignée. Ils m'accordent déjà le symbolique passeport pour pénétrer en pays d'Armor.
Ainsi, patrouilleur de la terre, je pourrai accoster au port avec la certitude d'être bien reçu. Pour eux,
le trekking s’interrompt ici avec la promesse de nous revoir dans quelques mois. J'ai la certitude d'y
parvenir. J'irai les saluer à Brest, dans leur région légendaire, et je contemplerai l'océan, assis entre
deux vieux cromlechs, gardiens de leur entité celtique. Je consulte le podomètre qui m’indique la
distance parcourue soit mille cinq cent quarante deux kilomètres huit cent vingt depuis mon départ
de Metz. C’est beaucoup et c’est peu en comparaison de ce qu'il reste de distance à parcourir et
personne ne connaît la longueur exacte du périple entamé. Le week-end sera festif et tout à mon
honneur. Mon épouse doit me rejoindre dimanche pour être à mes côtés lors de ces retrouvailles. Le
programme a été établi par deux personnes exceptionnelles : Bernard Santerre, un ancien officier
supérieur et Chantal, son épouse, respectivement président et secrétaire du Comité Départemental
de la Randonnée Pédestre des Alpes-Maritimes. Enfin, je me sens aidé, épaulé, soutenu, conforté
dans mes espérances grâce à l'action de ce couple attachant et attentionné. Ils ont préparé une
traversée mémorable de ce département aux sites remarquables, avec un soin et une générosité que
l'on réserve habituellement à des amis estimés. Ils ont toute ma reconnaissance pour leur mérite et
leur bienveillance et leur souvenir demeure en moi aussi vif et intense que ce jour là.


Texte écrit par Serge LAURENT, le marcheur, le penseur, le poète